Chapitre 2 sur 3
Juif et fils de Noa'h : le modèle à deux étages
La question
Celui qui a volé, ou même tué, est perçu par beaucoup comme un Juif religieux qui a fauté. Et celui qui profane le Chabbat ou mange non cachère est perçu comme quelqu’un qui n’observe pas les mitsvot. Qu’est-ce qui détermine cette distinction ? Nous y reviendrons à la fin.
Les sept lois des fils de Noa'h
La Guemara (Sanhédrin 56a) énumère sept mitsvot imposées à tous les êtres humains : instituer des tribunaux, ne pas blasphémer, ne pas pratiquer l’idolâtrie, ne pas commettre d’inceste ni d’adultère, ne pas tuer, ne pas voler, et ne pas manger un membre arraché à un animal vivant.
Maïmonide (Lois des rois 9, 1) ajoute deux points importants :
Ce sont des mitsvot vers lesquelles « la raison incline » : une personne sensée les comprend d’elle-même.
Elles sont la première étape d’une seule évolution : Adam reçut six mitsvot, Noa'h y ajouta l’interdit du membre d’un animal vivant, Abraham reçut la circoncision, Its'hak préleva la dîme, Yaakov ajouta le nerf sciatique, « jusqu’à ce que vienne Moché notre maître, et que la Torah soit achevée par lui ».
Ces deux points sont liés. Les sept mitsvot sont le socle humain commun à tous, et sur lui ont été bâties les autres mitsvot.
Deux types de composition
En halakha, il y a deux façons d’assembler deux choses (selon les termes du Rogatchover, empruntés au Guide des égarés) :
Composition « fusionnelle » : les deux parties se fondent en une seule entité nouvelle.
Composition « de voisinage » : les deux parties restent comme des voisins, l’une à côté de l’autre.1
D’où la question : un Juif est-il un fils de Noa'h auquel s’ajoute un étage (« de voisinage »), ou une créature entièrement nouvelle (« fusionnelle ») ?
Deux positions
Le Rav Kook hésite sur cette question. Selon lui, le plan initial était à deux étages. Mais l’humanité s’est corrompue, et l’exil d’Égypte a « épuré » Israël jusqu’à en faire une « créature nouvelle » de la tête aux pieds.2
Le livre « Beit Yichaï » rapporte deux approches :
Israël est le « fils aîné » au sein de l’humanité. Ainsi dans la Michna (Avot 3, 14) : « Chéri est l’homme, car il a été créé à l’image de Dieu… Chéris sont Israël, car ils ont été appelés enfants de Dieu ». Tout homme est créé à l’image de Dieu, et parmi eux Israël est particulièrement chéri.
Israël est d’une autre espèce. Selon le Kouzari, le Juif diffère de l’homme comme l’homme diffère de l’animal.
Quelle différence en pratique ?
Le Rav Kook montre que même dans les mitsvot communes, les détails diffèrent. Pour le fils de Noa'h, la loi est fixée selon la nature ; pour Israël, selon la halakha :
Le membre d’un animal vivant : une bête abattue rituellement qui convulse encore. Le fils de Noa'h n’a pas le droit d’en manger, car elle est encore vivante. Le Juif en a le droit, car l’abattage a été fait ('Houlin 33a).
La filiation : le fils de Noa'h est rattaché à sa mère, certaine selon la nature. Le Juif est rattaché à son père, en vertu d’une présomption halakhique.
L’âge des mitsvot : pour le fils de Noa'h, il n’y a pas d’âge de 13 ans. Il est obligé dès qu’il comprend.
À première vue, c’est une preuve qu’Israël est une créature nouvelle. Mais pas nécessairement. Selon le Ram'hal (Derekh Hachem), les fils de Noa'h sont destinés à vivre dans un monde naturel bien ordonné ; c’est pourquoi leurs lois sont fixées selon la nature. Israël est destiné à agir sur toute la réalité, matérielle et spirituelle ; c’est pourquoi il a des mitsvot supplémentaires, d’un autre type. Le second étage influe sur le premier, mais ne l’efface pas.
De même Rabbénou Nissim Gaon (dans son introduction au Talmud) : toutes les mitsvot qui dépendent de la raison obligent tous les êtres humains « depuis le jour où Dieu a créé l’homme sur la terre ».
Il est difficile de déterminer en théorie à partir de quand une différence crée une entité nouvelle. Mais dans la halakha pratique, la question a des conséquences claires, et toutes vont dans le sens des deux étages.
Les conséquences : deux étages
1. Un procès entre un Juif et un non-Juif. Quand un Juif et un non-Juif viennent devant un tribunal, selon quelle loi juge-t-on ? Maïmonide (Lois des rois 10, 12) tranche qu’avec un guer tochav (un non-Juif qui observe les sept lois), on juge selon les lois des fils de Noa'h. Pourquoi précisément selon elles ? Le « Beit Yichaï » explique : les lois des fils de Noa'h sont celles de la justice et de l’équité humaines, et elles obligent aussi Israël. Elles sont donc la base commune aux deux parties.
2. La mitsva des « tribunaux » : la controverse entre Maïmonide et Nahmanide. L’une des sept lois des fils de Noa'h est celle des « tribunaux » (dinim). Que comprend-elle ?
Selon Maïmonide (Lois des rois 9, 14) : les fils de Noa'h doivent établir des juges dans chaque district, pour juger le peuple sur les six autres mitsvot.
Selon Nahmanide (Genèse 34, 13) : la mitsva des tribunaux comprend aussi le droit civil donné à Israël, comme le vol ou la fraude. Les tribunaux des fils de Noa'h doivent juger exactement comme un tribunal d’Israël.
Selon Nahmanide, le droit d’Israël et celui des fils de Noa'h ont une base commune. Mais selon Maïmonide, ce sont deux systèmes différents : le droit des fils de Noa'h est un droit de justice et d’équité humaines, et le droit de la Torah est un autre système. Cela contredirait-il le modèle à deux étages ?
La réponse se trouve chez le Ran.
3. Le droit de la Torah et le droit du roi. Le Ran (Dérachot, dérouch 11) écrit qu’il y a en Israël deux systèmes juridiques. Le droit de la Torah vise à faire descendre l’influence divine ; c’est pourquoi il n’organise pas toujours la société de la meilleure façon. Le roi le complète, selon les règles de la justice et de l’équité. Autrement dit, le droit du roi est en fait le droit des fils de Noa'h, et Israël y est aussi tenu.
Il en ressort que même selon Maïmonide, la justice et l’équité obligent Israël, par le biais du droit du roi. C’est pourquoi, quand un Juif et un guer tochav viennent en justice, on juge selon les lois des fils de Noa'h : elles sont la base commune aux deux.
4. « Qui a deux cents a aussi cent ». La Guemara (Sanhédrin 59a) établit : une mitsva dite aux fils de Noa'h et répétée au Sinaï a été dite à tous. Une mitsva dite aux fils de Noa'h et non répétée au Sinaï n’a été dite qu’à Israël. Pourquoi à Israël et non aux fils de Noa'h ? Parce qu’« il n’existe rien qui soit permis au Juif et interdit au non-Juif ». Et Rachi explique : quand Israël est sorti du cadre des fils de Noa'h, « c’est pour se sanctifier qu’il en est sorti, et non pour s’alléger ». Autrement dit, le Juif est un fils de Noa'h avec un étage supplémentaire.
5. L’enfant juif. Certains A'haronim ont écrit qu’un enfant juif est tenu aux lois des fils de Noa'h avant même 13 ans, dès qu’il les comprend. En effet, un enfant non juif y est tenu dès ce moment, et un Juif ne peut pas être en dessous d’un non-Juif.
6. L’interdit du vol. Rabbi Chimon Chkop (Chaarei Yocher) explique : l’interdit du vol ne repose pas seulement sur l’ordre de la Torah, mais sur les « lois du droit » (dinei hamichpatim), les lois humaines qui déterminent à qui appartient chaque chose. La Torah ne fait qu’y ajouter l’interdit « Tu ne voleras pas ». C’est pourquoi, même selon les avis pour lesquels voler un non-Juif n’est pas interdit par la Torah, il y a un interdit juridique. Encore une fois : un étage humain, et au-dessus un étage halakhique.
Pourquoi observer le premier étage ?
Si le premier étage repose sur la raison, l’observe-t-on seulement parce qu’il est logique ? Maïmonide (Lois des rois 8, 11) répond que non. Un non-Juif qui observe les sept lois « parce que sa raison l’y conduit » n’est pas « un des justes des nations », mais « un de leurs sages ». Le juste est celui qui les observe parce que Dieu les a ordonnées. Il en va de même pour le Juif (Commentaire de la Michna, 'Houlin 7, 6) : nous ne mangeons pas le membre d’un animal vivant parce que cela a été interdit aux fils de Noa'h, mais parce que cela nous a été interdit au Sinaï.
Autrement dit, il y a deux étages, mais tous deux font partie du service de Dieu. La morale humaine elle-même n’est pas une morale autonome, mais une part de la volonté divine.
Retour à la question
On comprend maintenant pourquoi un voleur est considéré comme « religieux », et pas celui qui mange non cachère. Aristote l’enseignait déjà : pour définir une chose, on indique son genre, puis ce qui la distingue. Par exemple, l’homme est un « vivant » (le genre) « doué de parole » (la différence).
Il en va de même du Juif : il est un « homme » (le premier étage), que distinguent les mitsvot du second étage. Celui qui veut savoir si quelqu’un observe le judaïsme examine ce qui est propre au judaïsme, et non ce qui est commun à tous les hommes. De même qu’on ne vérifie pas que Réouven est un homme parce qu’il a des jambes.
Cela ne veut pas dire que les mitsvot propres sont plus importantes. Celui qui tue porte atteinte au socle lui-même ; sa faute est donc plus grave. Mais l’identité juive se mesure à ce qui la distingue. C’est une distinction logique, et non un jugement sur la gravité des fautes.
Notes
- 1.Voici quelques exemples : Yom Kippour qui tombe un Chabbat. Maïmonide estime que tous les sacrifices du jour, y compris les sacrifices additionnels du Chabbat, sont offerts par le Grand Prêtre, bien que les sacrifices du Chabbat ne soient pas propres à Yom Kippour. Il semble donc voir dans « Yom Kippour qui tombe un Chabbat » une seule entité halakhique composée (composition « fusionnelle »), et non deux jours saints distincts qui coïncident. Conséquence pratique : un malade qui mange à Yom Kippour tombant un Chabbat n’a peut-être pas besoin de faire le kiddouch, car la sainteté du Chabbat s’est fondue dans celle de Yom Kippour. Le bœuf « averti » (Baba Kama 45b). Un bœuf qui a déjà encorné et est devenu « averti » (mouad) : garde-t-il son statut antérieur de bœuf « inoffensif » (tam), présumé sans danger, auquel s’ajoute un nouvel étage (composition « de voisinage ») ? Ou son statut antérieur a-t-il entièrement disparu, faisant de lui une entité halakhique nouvelle (composition « fusionnelle ») ? La Guemara établit que « l’aspect inoffensif reste en place » : dans le bœuf averti subsiste aussi un bœuf inoffensif. Les Cohanim à Yom Kippour (Chevouot 13a). Les Cohanim, malgré leur statut particulier, font-ils encore partie de l’ensemble d’Israël et sont-ils expiés par le bouc émissaire comme tout Israël ? Ou sont-ils sortis du cadre ordinaire d’Israël, et expiés par un sacrifice distinct qui leur est propre ?
- 2.Le Rav Kook conclut finalement qu’à l’origine, il aurait fallu qu’Israël soit au niveau de l’homme comme toute l’humanité, et que sur ce niveau se révèle le degré propre à Israël. Mais la corruption a rendu nécessaire un « creuset de fer » pour épurer le peuple d’Israël en une créature nouvelle, et même son niveau d’homme est devenu israélite, « de la tête aux pieds entièrement israélite ». Sa source se trouve peut-être dans Baba Kama (38a) : la Guemara y affirme que le niveau de l’humanité a décliné quand elle a cessé d’observer les sept lois des fils de Noa'h.