Chapitre 1 sur 3
Le double commandement « Croissez et multipliez »
La répétition
Le commandement « Croissez et multipliez » est donné à Adam (Genèse 1, 28), puis répété à Noa'h et à ses fils dans notre paracha (9, 1 ; 9, 7). Selon Maïmonide (Sefer HaMitsvot, commandement positif 212), la mitsva a déjà été donnée à Adam : c’est pourquoi il la tire du verset de Berechit. Dans ce cas, pourquoi a-t-elle été redonnée à Noa'h et à ses fils ?
Maïmonide définit aussi le but de la mitsva : « croître et multiplier pour maintenir l’espèce ». Autrement dit, la mitsva ne vise pas seulement à ce que chacun ait des enfants, mais à la continuité de l’espèce humaine.
Un passage étonnant dans Baba Batra
À la fin du chapitre « ’Hezkat habatim » (Baba Batra 60b) figurent deux enseignements de Rabbi Yichmaël ben Elicha :
La viande et le vin : depuis la destruction du Temple, il aurait fallu interdire de manger de la viande et de boire du vin. Mais on ne l’a pas interdit, car « on n’impose pas au public un décret que la majorité ne peut pas supporter ».
Le mariage : depuis que le royaume impie nous empêche d’accomplir les mitsvot, il aurait fallu interdire de se marier et d’avoir des enfants, « et la descendance d’Abraham s’éteindrait d’elle-même ». Mais on ne l’a pas interdit, car « mieux vaut qu’ils fautent par ignorance plutôt qu’en connaissance de cause ».
Les Tossafot (ibid., s.v. Din) demandent : comment peut-on interdire ce que la Torah ordonne ? Et ils répondent : il ne s’agit que de celui qui a déjà eu un fils et une fille.
Mais il y a ici une difficulté plus grande. Pourquoi une règle pour la viande et le vin, et une autre pour le mariage ? La règle « mieux vaut qu’ils fautent par ignorance » s’applique quand on hésite à reprendre quelqu’un qui commet déjà une faute. Si on le reprend et qu’il n’écoute pas, il fautera sciemment. Si on ne le reprend pas, il fautera sans le savoir, ce qui est moins grave. Mais ici, si l’on n’interdit pas, il n’y a aucune faute : celui qui a des enfants accomplit une mitsva. Alors de quelle « ignorance » s’agit-il ?
La Guemara l’entend donc autrement. Selon la loi de la Torah, quand un royaume impie nous empêche d’accomplir les mitsvot, il n’y a pas de mitsva d’avoir des enfants, et c’est même interdit. La question n’était pas d’édicter une nouvelle interdiction, mais de dire ou non au public qu’une interdiction existe déjà. C’est pourquoi la règle « mieux vaut qu’ils fautent par ignorance » convient ici. Dès lors, la question des Tossafot ne se pose même pas : les Sages n’ont pas annulé de mitsva. Dans une telle situation, elle n’existe tout simplement pas.
Cela a une conséquence amusante. Ceux qui connaissaient la halakha n’ont pas eu d’enfants. Seuls ceux qui l’ignoraient, les gens simples, ont continué à en avoir. Autrement dit, nous descendons tous des gens simples de cette génération.
Retour à la répétition
Adam a bien reçu l’ordre de croître et de multiplier. Mais vint ensuite la génération du Déluge, qui se corrompit. Dieu regretta d’avoir créé l’homme et voulut détruire l’humanité.
Nous avons vu que sous un royaume impie, quand l’enfant ne pourra pas accomplir les mitsvot, il n’y a pas de mitsva d’avoir des enfants. À plus forte raison quand Dieu Lui-même ne veut plus que l’humanité existe. Or le but de la mitsva est « de maintenir l’espèce ». À la génération du Déluge, la mitsva s’est donc annulée.
Après le Déluge, Noa'h offre un sacrifice, et Dieu désire de nouveau l’existence de l’homme. C’est pourquoi Il ordonne à nouveau : « Et vous, croissez et multipliez ». Le second commandement n’est pas une répétition inutile : il remet en vigueur une mitsva qui s’était annulée. Et c’est pourquoi Maïmonide peut tirer la source de Berechit : c’est là que la mitsva a été dite, et dans notre paracha elle est seulement remise en vigueur.
L’image inversée de « Il vivra par elles »
La Guemara (Yoma 85b) apprend du verset « il vivra par elles » que sauver une vie l’emporte sur toutes les mitsvot : « il vivra par elles – et non mourra par elles ». Autrement dit, sans la vie, les mitsvot n’ont pas de valeur.
Ce que nous avons vu ici en est l’image inversée : sans mitsvot, la vie elle-même n’a plus la même valeur. Quand l’humanité en est responsable, comme à la génération du Déluge, Dieu veut la détruire. Quand elle ne l’est pas, comme sous le royaume impie, la mitsva de croître et multiplier s’annule, et le peuple « s’éteint de lui-même ».
Dans la Guemara de Yoma aussi, il y a deux raisons, qui expriment ces deux directions. Chmouel apprend de « il vivra par elles » : les mitsvot sont faites pour la vie. Et Rabbi Chimon ben Menassia dit : « Profane pour lui un Chabbat, afin qu’il garde de nombreux Chabbatot » : la vie est faite pour les mitsvot. Il n’y a donc pas ici d’ordre de priorité simple. Les mitsvot ont besoin de la vie, mais la vie ne prend tout son sens qu’à travers les mitsvot.