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Que faut-il vraiment croire ?

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Chapitre 6 sur 16

Qui dirige les choses ici ? Providence et libre choix

Deux sens de la « providence »

« Il n’y a pas de hasard dans le monde, tout est dirigé d’en haut. » C’est l’affirmation religieuse la plus courante, et presque tous ceux qui ont reçu une éducation religieuse l’ont acceptée comme une évidence. Pour l’examiner, il faut distinguer deux sens du mot « providence ». La providence passive : Dieu sait et enregistre tout ce qui arrive. Cela, nous l’avons accepté, et c’est ce que Maïmonide compte parmi les principes. La providence active : Dieu décide de ce qui arrivera, et l’exécute. Cela, Maïmonide ne l’a pas compté parmi les principes, et pourtant la croyance répandue le suppose, et elle a de nombreuses sources, surtout dans les propos des Sages. Rabbi ’Hanina dit dans la Guemara (’Houlin 7b) : « L’homme ne se cogne pas le doigt en bas sans qu’on l’ait proclamé en haut ».

Et ici, une demande : écouter jusqu’au bout avant de se faire une opinion, car l’image ne s’éclaire qu’à partir de l’ensemble.

Le problème

Si Dieu provoque tout ce qui arrive, comment mes actes sont-ils entre mes mains ? Maïmonide lui-même, dans les Lois du repentir (chapitre 5), tient pour évident que les actes de l’homme lui sont remis, et que si Dieu décrétait qu’un homme soit juste ou méchant, il n’y aurait aucun sens à lui ordonner des mitsvot, ni de place pour la récompense et la punition. Et maintenant, pensez à une situation concrète : Chimon a décidé de frapper Réouven, et l’a frappé. Si Dieu a « veillé » à ce que Réouven soit frappé, qui est responsable ? Et si Chimon est responsable, qu’a fait Dieu au juste ?

Pour être précis, il faut comprendre ce qu’est une « cause ». Une cause est une condition suffisante du résultat : si elle est présente, le résultat vient. Si la décision de Chimon a été la cause du coup, alors Dieu n’en a pas été la cause. Et si Dieu en a été la cause, Chimon n’est pas responsable, car le résultat serait venu sans lui. On ne peut pas tenir les deux affirmations ensemble : que Dieu provoque tout ce qui arrive, et que l’homme a un libre choix et une responsabilité pour ses actes. Ce n’est pas une « difficulté », c’est une contradiction.

Cette conclusion surprend, et pourtant il ne faut plier la vérité à aucun but : Dieu ne provoque pas les actes des hommes et leurs conséquences. Le mal humain relève de la responsabilité des hommes. Il est vrai que tout se fait « par sa force », puisque c’est lui qui a donné à l’homme cette force : « car c’est lui qui te donne la force d’acquérir la richesse ». Mais dès lors qu’il l’a donnée, la force est entre nos mains.

Des sources qui semblent contredire

Avant de poursuivre, il faut affronter des sources qui semblent dire le contraire : que Dieu provoque aussi ce que font les hommes. Certes, nous avons vu que sur les questions de fait les Sages n’ont pas d’autorité, et donc même une source explicite ne nous obligerait pas à accepter leurs propos. Et pourtant, il convient d’affronter ces sources et de les comprendre, car souvent il s’avère qu’elles ne disent pas ce qu’il semble à première vue.

« L’homme ne se cogne pas le doigt ». Rabbi ’Hanina dit dans la Guemara (’Houlin 7b) : « L’homme ne se cogne pas le doigt en bas sans qu’on l’ait proclamé en haut ». Mais il vaut la peine de lire le contexte. Rabbi ’Hanina dit que même la sorcellerie ne peut pas agir contre un décret du Ciel, et raconte qu’une femme a tenté de l’ensorceler sans y parvenir. Et aussitôt Rabbi Yo’hanan objecte : les sortilèges « contredisent la cour céleste », c’est-à-dire qu’ils ont le pouvoir d’agir contre ce qui a été décrété au Ciel. Et la Guemara répond : Rabbi ’Hanina est différent, car ses mérites sont grands. Autrement dit, la Guemara elle-même dit qu’en général on peut agir contre un décret du Ciel, et que Rabbi ’Hanina est un cas particulier.

Le meurtrier involontaire. La Torah dit de celui qui a tué un homme par mégarde : « Et celui qui n’a pas guetté, mais Dieu l’a fait tomber sous sa main », c’est-à-dire que Dieu a « provoqué » l’incident. La Guemara (Makot 10b) l’explique par une histoire : deux hommes ont tué, l’un par mégarde et l’autre volontairement, et aucun n’a de témoins, si bien qu’aucun n’est puni. Que fait Dieu ? Il les fait se retrouver dans la même auberge. Le meurtrier volontaire est assis sous une échelle, et le meurtrier involontaire descend l’échelle, tombe sur lui et le tue. Maintenant, il y a des témoins du nouvel incident : celui qui avait tué volontairement est mort, comme il le méritait, et celui qui avait tué par mégarde est exilé dans une ville de refuge, comme la Torah le prévoit pour qui tue par mégarde. On en déduit que Dieu provoque aussi la mort des hommes. Mais voyez de quoi il s’agit : d’une mort involontaire. Celui qui descendait l’échelle n’a pas choisi de tuer. Il est tombé. Autrement dit, la Guemara parle d’un incident causé par un processus naturel, et non par une décision humaine. Et elle dit que, dans de tels processus, la volonté de Dieu se réalise. Elle ne dit pas que Dieu décide à la place d’un homme qui choisit de tuer.

Les témoins comploteurs. Ici, une explication un peu longue est nécessaire, car les notions ne sont pas familières. Dans le droit de la Torah, si deux témoins ont témoigné qu’un homme a tué, le tribunal l’exécute. Mais si ensuite viennent deux autres témoins qui disent : « Les premiers témoins n’étaient pas du tout là, ils étaient avec nous ailleurs », alors les premiers témoins sont déclarés menteurs, « témoins comploteurs » (édim zomemim), et ils reçoivent la peine qu’ils voulaient faire subir à l’accusé. Et maintenant, le point étrange : la halakha établit que les témoins comploteurs ne sont punis que si l’accusé n’a pas encore été exécuté. S’il a déjà été exécuté, ils ne sont pas punis. Pourquoi ? C’est pourtant une situation plus grave ! Nahmanide explique : Dieu est avec les juges et les garde de l’erreur. Donc, si l’accusé a déjà été exécuté, c’est le signe qu’il était vraiment coupable, et que les premiers témoins disaient la vérité. Autrement dit, Nahmanide suppose que Dieu garantit qu’un tribunal n’exécutera pas un innocent. Mais cette explication est très difficile. La Torah elle-même met les juges en garde à maintes reprises : « Ne commettez pas d’iniquité dans le jugement », « ne fais pas fléchir le droit ». Si Dieu garantit qu’ils ne se tromperont pas, à quoi bon toutes ces mises en garde ? Il est clair que des juges peuvent se tromper, et même fausser le jugement volontairement. Autrement dit, Nahmanide suppose ici une conception selon laquelle Dieu provoque aussi les conséquences des actes humains, et cette conception ne s’accorde pas avec ce que dit la Torah elle-même.

Des sources qui soutiennent

Et à l’inverse, il y a des sources qui disent explicitement ce qui est dit ici.

« Il en est qui périssent sans jugement ». La Guemara (’Haguiga 4b-5a) cite le verset « Il en est qui périssent sans jugement » (Proverbes 13), et raconte qu’un homme peut mourir sans que cela ait été décrété. Rabbénou ’Hananel explique que cela n’arrive que lorsqu’un autre homme, doté du choix, le tue. Autrement dit, celui qui a le choix peut agir contre la volonté de Dieu, et c’est exactement le crime de meurtre.

Réouven et Joseph. Quand les frères voulurent tuer Joseph, Réouven proposa de le jeter dans le puits, et il est écrit : « Il le sauva de leurs mains ». Les frères dirent : « Et nous verrons ce que deviendront ses rêves », c’est-à-dire : nous verrons si ses rêves sont vrais. L’« Or Ha’haïm » explique la logique. Dans le puits, il y avait des serpents et des scorpions, mais les animaux n’ont pas de choix : ils ne peuvent pas tuer un homme dont la mort n’a pas été décrétée. Donc, si les rêves de Joseph sont vrais, il survivra dans le puits. Mais les frères, qui sont des hommes dotés du choix, peuvent tuer même celui dont la mort n’a pas été décrétée. C’est pourquoi Réouven l’a sauvé « de leurs mains » : des mains de ceux qui ont le choix. Et de fait, si les frères avaient tué Joseph, ce n’aurait pas été une preuve que les rêves étaient faux, car leur choix aurait pu les annuler.

« Tout est entre les mains du Ciel, sauf la crainte du Ciel ». Les actes qui dépendent de notre choix sortent du contrôle du Ciel. C’est exactement ce qui est dit ici.

Réserves et questions

Dieu peut-il malgré tout intervenir ? Certainement. Il se peut que parfois, en tel ou tel point, il prenne les rênes en main. Ce qui est dit ici concerne le cours ordinaire des choses, non les cas exceptionnels. Mais nous n’avons aucun moyen d’identifier quand cela arrive, et on ne peut donc pas bâtir là-dessus.

Et les sources qui parlent d’un Dieu qui dirige l’histoire ? Il y a une belle Guemara qui propose une position équilibrée. La Guemara (Baba Kama 60b) dit au sujet de la destruction de Jérusalem : « Le Saint, béni soit-il, a dit : c’est à moi de payer pour l’incendie que j’ai allumé. J’ai mis le feu à Sion… et c’est par le feu que je la rebâtirai ». Pour comprendre l’image, il faut connaître un point du droit des dommages. Celui qui allume un feu, et dont le feu se propage et brûle le champ d’un voisin, doit payer. Mais il n’a pas brûlé le champ lui-même, comme celui qui tire une flèche. Le feu est allé brûler par sa propre force. Et pourtant il est responsable, car c’est lui qui l’a allumé. C’est une responsabilité indirecte. Et maintenant l’application : Dieu n’a pas brûlé le Temple lui-même. Des hommes l’ont fait. Mais il les a créés, avec la capacité de nuire et la liberté de choisir, et il a donc une certaine responsabilité pour ce qu’ils font, comme celui qui a allumé un feu. C’est pourquoi il « paie » : il promet de reconstruire. Autrement dit, la Guemara rejette à la fois la position selon laquelle tout est l’œuvre directe de Dieu, et celle selon laquelle il n’a aucune responsabilité. La destruction a été un acte des hommes, et Dieu a une responsabilité indirecte, qui s’exprimera dans une réparation future.

D’où une première conséquence, sur laquelle nous reviendrons : on ne peut pas tirer de leçons théologiques de l’histoire. Celui qui a conclu de la Shoah qu’il faut être sioniste, et celui qui en a conclu qu’il faut s’opposer au sionisme, se trompent autant l’un que l’autre. Non parce que les deux conclusions sont fausses, mais parce que tous deux tentent de tirer des conclusions sur Dieu à partir d’événements dans lesquels rien n’oblige à penser qu’il est impliqué. Si la Shoah n’a pas été une punition venant de lui, mais une décision des nazis, il n’y a pas de sens à demander pour quoi il a « puni ».