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Lekh Lekha

Chapitre 1 sur 4

À la recherche de la direction

Deux façons de s’orienter

Il y a deux façons de décrire une direction : par rapport au corps (droite et gauche, devant et derrière), ou par rapport au monde (nord et sud, est et ouest). Au quotidien, on passe de l’une à l’autre. À un conducteur perdu, on ne dit pas « tournez vers le sud », mais « la deuxième à droite ». Mais droite et gauche prêtent à confusion quand on ne sait pas vers où se tourne celui qui parle. Quand Abraham dit à Loth « si tu vas à gauche, j’irai à droite », s’ils se tenaient face à face, la droite de l’un était la gauche de l’autre.

La droite, c’est le sud

Mais peut-être Abraham ne parlait-il pas de notre droite et de notre gauche. À l’époque biblique, droite et gauche servaient aussi à désigner les points cardinaux, en supposant que l’homme se tient face à l’est. « Kédem », le devant, c’est l’est ; la droite, c’est le sud ; et la gauche, le nord. C’est ainsi qu’Onkelos traduit : « Si tu vas au nord, j’irai au sud ». De même, « Hova, qui est à gauche de Damas » se trouve au nord de Damas, et « la mer de derrière » est la Méditerranée, à l’ouest.

Pourquoi faire face à l’est ? Peut-être à cause du soleil levant. Nahmanide l’écrit (Exode 26, 18) : la langue nomme les directions « d’après l’homme tourné vers la lumière du soleil ».

L’est en haut

Sur les cartes anciennes aussi, l’est était en haut. Sur la carte de Madaba, une mosaïque ancienne découverte en Jordanie, la mer Morte est dessinée au-dessus de Jérusalem. D’où le mot « orientation » : celui qui tenait une carte devait « s’orienter », c’est-à-dire se tourner vers l’Orient.

La carte de Madaba : la mer Morte, avec ses bateaux, est dessinée au-dessus de Jérusalem (en bas à gauche).
La carte de Madaba : la mer Morte, avec ses bateaux, est dessinée au-dessus de Jérusalem (en bas à gauche).

À la fin du Moyen Âge, cela a changé. Le soleil se lève plus au nord ou plus au sud selon les saisons, alors que l’étoile Polaire est bien plus précise. Quand les navires sont partis pour de longues traversées, le nord est passé en haut de la carte. Aujourd’hui, nord et sud sont « le haut et le bas » : en hébreu, on « monte » au Golan et on « descend » au Néguev.

Vers le sud avec Jabotinsky

Une exception amusante : le poème « La rive gauche du Jourdain » de Jabotinsky. Le mandat britannique comprenait au départ aussi la Jordanie actuelle, mais Churchill l’a divisé et a donné la Transjordanie à Abdallah. Jabotinsky y voyait une spoliation, et il écrivit : « Que ma main droite traîtresse m’oublie, si j’oublie la rive gauche du Jourdain ».

Pourquoi la Transjordanie serait-elle à « gauche » ? Parce que Jabotinsky a écrit ce poème à Paris. La ville est divisée en rive gauche et rive droite de la Seine, selon le sens du courant. Lui aussi s’est donc placé face au courant du Jourdain, c’est-à-dire vers le sud, et la Transjordanie s’est retrouvée à gauche.

Le territoire du mandat britannique : la terre d’Israël et la Transjordanie (légendes en hébreu).
Le territoire du mandat britannique : la terre d’Israël et la Transjordanie (légendes en hébreu).

Entre le temps et l’espace

« Réouven court devant Chimon » veut dire que Chimon fait face à Réouven. Mais « dix heures avant midi » veut dire que midi fait face au passé et tourne le dos au futur. Pourquoi ? Nous sentons que l’avenir est entre nos mains, et nous nous tournons vers lui. Autrefois, l’avenir était vu comme inconnu, « derrière le dos », et l’on faisait face au passé, que l’on « voit ». Ainsi dans le traité ’Haguiga (16a) : la Michna interdit de chercher « ce qui est devant et ce qui est derrière », et la Guemara demande : « Devant, ce qui a été a été ? » Autrement dit, « devant », c’est le passé.

Pourquoi les horloges tournent-elles « dans le sens des aiguilles d’une montre » ?

À cause du cadran solaire. Son ombre est à l’ouest le matin, au nord à midi et à l’est le soir, et les horloges mécaniques ont imité ce mouvement. Une exception : à la synagogue Altneuschul de Prague, l’horloge en hébreu tourne à l’envers. Celui qui l’a construite a supposé que si les Juifs écrivent de droite à gauche, leur horloge devait aussi tourner à l’envers.

L’horloge qui tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, à la synagogue Altneuschul de Prague. Photo : Ariel Monseliza, Raanana.
L’horloge qui tourne dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, à la synagogue Altneuschul de Prague. Photo : Ariel Monseliza, Raanana.

« Tous les détours que tu fais ne seront que vers la droite »

Les Cohanim montaient à l’autel par le kevech, la rampe qui y menait, le visage tourné vers le nord. Selon la loi (Maïmonide, Lois des sacrifices 7, 11), « ils montent par la droite et font le tour ». Mais c’est étonnant : après un seul tournant à droite, il faut trois tournants à gauche pour faire le tour de l’autel !

La montée à l’autel : on monte par la rampe, face au nord, et on tourne à droite.
La montée à l’autel : on monte par la rampe, face au nord, et on tourne à droite.

La Guemara (Zeva’him 62b) apporte une preuve de la « mer » de Salomon, une grande cuve posée sur douze bœufs sculptés : « trois tournés vers le nord, trois vers l’ouest, trois vers le sud et trois vers l’est ». Mais pour qui fait face au nord, l’ordre nord–ouest–sud–est va justement vers la gauche !

Il semble que le sens soit le suivant : celui qui regarde la cuve d’en haut, et la décrit dans cet ordre, en fait le tour dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Voilà la règle : on fait le tour dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, vu d’en haut. Il en va de même pour l’aspersion du sang à Yom Kippour, quand le Grand Prêtre asperge de sang les quatre coins de l’autel (Yoma 5, 5).

Et à Souccot

À Souccot, nous « tournons à droite » de deux manières opposées. Les tours des Hochaanot se font dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Mais le loulav est agité selon le Choul’han Aroukh (Ora’h ’Haïm 651, 10), à la suite du Maharil : « est, sud, ouest, nord », c’est-à-dire dans le sens des aiguilles d’une montre.

L’agitation du loulav selon le Choul’han Aroukh : est, sud, ouest, nord.
L’agitation du loulav selon le Choul’han Aroukh : est, sud, ouest, nord.

Au XVIe siècle, le Rama de Fano, Rabbi Chmouel Algazi et Rabbi Yossef Samiga en ont débattu. Rav Algazi comprenait de Rachi que le Cohen fait le tour en marchant comme un crabe, c’est-à-dire de côté, le visage toujours tourné vers l’autel : ainsi, chaque tournant se fait vers la droite. Le Rama de Fano s’en moqua : « Alors, dans le lieu saint, les Cohanim marcheraient comme des aveugles tâtonnant le long du mur ». Selon lui, « vers la droite », c’est la direction vers laquelle se tourne la paume de la main droite tendue devant soi, c’est-à-dire… vers la gauche.

L’explication simple, la « droite » comme sens inverse des aiguilles d’une montre, semble éviter toutes ces explications forcées. Et comme le dit le Rama de Fano : « Libre à tout homme sensé de trancher entre nous ».

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